mardi 15 avril 2014

Le garçon incassable - Florence Seyvos



 Souvent, un peu plus tard, son père et lui s’installent dans un même fauteuil pour lire ... 
Un homme très mince et un garçon très maigre serrés l’un contre l’autre, un album posé verticalement sur leurs genoux. 
Le père enveloppe le fils de son bras.
 Il l’embrasse tendrement. 
Henri lui rend son baiser, c’est-à-dire qu’il se jette sur la joue de son père comme un moineau goulu sur un morceau de pain.

– Doucement, fais-moi un baiser tout doux.

Henri recommence, plus doucement.
 Ses yeux brillent, il regarde son père comme si son père était Dieu et qu’il lui appartenait exclusivement à lui, Henri.
 Un regard d’adoration ravie.
 Ils sont seuls au monde.
 Ils sont les rois du monde...

 Je les vois et je pense que mon cœur est atrophié, pas seulement le mien, il en est de même pour tout le groupe humain dont je suis issue : notre cœur est une petite machine sage qui ne produit que des ersatz de sentiments.

 Je n’ai jamais vu un lien si fort entre deux personnes.
 Je n’ai jamais vu un père et son fils s’aimer autant.




samedi 12 avril 2014

Comme les amours - Javier Marias






"Quand on est amoureux...
ou plus précisément quand une femme l'est...
surtout dans ces débuts où l'état amoureux possède encore l'attrait de la révélation...
nous sommes généralement disposées à prendre à coeur n'importe quel sujet qui intéresse ou dont nous parle celui que nous aimons.

 Pas seulement à feindre l'intérêt pour lui être agréable, le conquérir ou asseoir notre fragile position, cela va de soi, mais à lui prêter une véritable attention et à nous laisser contaminer réellement par tout ce qu'il ressentira et transmettra... enthousiasme...
 aversion...
 sympathie...
 crainte...
 préoccupation...
 et même... obsession."




jeudi 10 avril 2014

Le paradoxe amoureux - Pascal Bruckner







 Ce que deux êtres se donnent de plus beau, ce n'est pas seulement leur corps, leurs plaisirs, leurs talents mutuels, c'est une histoire à nulle autre pareille qui les liera à jamais même s'ils doivent se quitter ...

Quant à la souffrance amoureuse, elle est indissociable de la félicité, notre chagrin nous plaît et nous manquerait s'il venait à disparaître, délices et douleur mêlées... 

On peut bien piétiner l'amour, le maudire, se gargariser de pathos facile, il n'empêche que lui et lui seul nous donne le sentiment de vivre à haute altitude et de condenser dans les moments où il nous ensorcelle les étapes les plus précieuses d'un destin...

 La passion est peut-être vouée à l'infortune, c'est une infortune plus grande encore de n'être jamais passionné.






 

lundi 7 avril 2014

Nous sommes tous à égale distance de l'amour - Adania Shibli






Ce fut hier seulement que je reconnus que je l’aimais... 
après avoir reçu ce court billet dans lequel il me demandait 
de cesser notre correspondance et de ne plus lui écrire...

J’en eus les larmes aux yeux.
 J’aurais voulu avoir la force 
de lui dire “non”.
Je devais le faire.

Je m’assis et j’écrivis : “Je t’aime.”
 Puis tout se précipita.
Ce fut la première lettre. il ne répondit pas. 
Je refusai de l’admettre, car je souffrais trop. 
J’écrivis une deuxième lettre, il ne répondit pas non plus.
 Je souffrais encore plus.
J’écrivis alors une troisième lettre et je me sentis apaisée. 
 Je lui écrivis la quatrième, 
puis la cinquième, avant de me décider à m’arrêter là.

Je pensais à lui chaque jour. 
Où était l’erreur ?
 de l’avoir aimé ?
 de le lui avoir avoué ?
 de ne pas le connaître ? 
J’étais épuisée. 

Mais je finis par lui écrire encore et encore.
Je n’avais plus peur de rien.
Tout se précipitait, sans obstacle... vers la mort.