samedi 9 février 2013

Ce que je peux te dire d'elles - Anne Icart

 
" Trois mères.
Pour moi toute seule.
 Trois mères vivantes.
 Malgré tout.
 Virevoltantes. Énergisantes. Polluantes. Ultraprésentes.
Une chance ? Allez savoir... Ça dépend des jours.
Du plus loin que remontent mes souvenirs, il y a trois visages penchés sur moi.
 Un blond, un brun, un auburn.
 Sur mon lit, sur mes premiers pas, sur mes devoirs, sur ma vie.
 Une série de mains fraîches sur mon front les nuits de fièvre.
 Quelques notes de comptine. Bonsoir Madame la Lune, bonsoir...
 Et ce curieux, subtil sentiment d’absence aussi. Du père..."
 
 
Un matin, très tôt.
 Le téléphone sonne.
 Blanche n’aime pas ça : les coups de fil au petit matin n’annoncent jamais rien de bon.
Cette fois, pourtant, c’est une bonne nouvelle : Violette a accouché dans la nuit d’un petit garçon. Blanche est bouleversée : elle ne savait même pas que sa fille était enceinte.
 Et puis un garçon, le premier au bout de cette lignée de filles, quelle histoire…
 Dans le train qui la mène de Toulouse vers Paris, le trac au cœur, Blanche relit les carnets de moleskine destinés à Violette où, remontant le temps, elle a essayé de se souvenir de tout, tout ce qu’elle peut lui dire d’elles.
Mais Violette l’attend-elle encore au bout de ce chemin à la fois heureux et cabossé ?
 
 Portés par une écriture ultrasensible, où sous l’apparente douceur du cocon familial gronde la violence des sentiments, on est entraînés dans l’histoire de Blanche, celle de quatre générations de femmes, des années 1950 à nos jours.
 De la minuscule bicoque d’un petit village des Pyrénées aux ateliers de la maison Balaguère, haute couture, à Toulouse, Blanche recrée ce petit monde que les accidents de la vie, et certains choix, ont rendu presque exclusivement féminin.
Il y a d’abord Anna, la grand-mère, qui a élevé ses trois petites-filles, Angèle, Justine et Babé, tôt privées de mère.
 Angèle, la mère de Blanche, la magnifique, brillante et si fragile Angèle, journaliste à La Dépêche du Midi ...
  Justine l’indépendante, la féministe, la couturière aux doigts de fée qui, partie de rien, va créer sa propre maison et devenir la coqueluche des élégantes Toulousaines ...
 La douce et vaillante Babé, pilier de cette famille bien peu conventionnelle dans laquelle grandit Blanche.
Sans père (il est mort avant sa naissance) mais avec trois mères, avant de devenir, à son tour, la mère sans homme de Violette
 Chaleureux et coloré comme une promenade dans la Ville rose (ou comme une collection de Justine…), le roman de cette tribu de femmes émancipées avant l’heure explore avec autant de tendresse que d’acuité toute la complexité des liens maternels.
 
" Debout devant le berceau, les bras le long du corps, immobile, Maman me regarde.
 Ou plutôt, elle m’observe.
 Je ne dors pas.
 Je regarde, émerveillée, les petits pantins multicolores qui s’agitent au-dessus de moi.
 Je ne distingue pas encore toutes les couleurs mais je vois les ombres qu’ils font à chaque mouvement.
Pour que je les voie, il faut qu’ils bougent.
Je ne vois pas ma mère.
On n’entend que sa respiration.
 Irrégulière.
Elle fait un pas vers le berceau.
 Elle continue de m’observer.
 Ses yeux se posent sur mes yeux.
Encore gris indéfinissable.
Sur mes sourcils, à peine dessinés.
 Sur mes cheveux duveteux, déjà blonds.
Sur mes joues pleines.
 Sur ma bouche minuscule.
 Sur mes mains potelées et agitées.
Elle ne ressent rien.
Elle le voudrait.
Elle est entrée dans ma chambre pour savoir.
 Pour vérifier s’il y avait un fil entre elle et moi.
Mais il n’y a rien.
Peut-être si elle me touchait.
Elle avance une main vers moi.
 La suspend au-dessus de ma tête.
 Prête à la laisser aller.
À la laisser descendre et se poser, en caresse cette fois.
Une ombre a flotté sur mon visage.
Un instant.
Puis elle a disparu..."
 
 
Lu en numérique...Merci Sabine

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